Repère 2 : CE QUE DISENT LES SCIENCES COMPORTEMENTALES



LES SCIENCES COMPORTEMENTALES AU SERVICE DES POLITIQUES PUBLIQUES


Les violences intrafamiliales – qu’elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles – touchent des millions de personnes chaque année, avec des conséquences dramatiques sur les victimes, en particulier les enfants. Mais pourquoi les violences apparaissent, se répètent, résistent aux interventions ou se transmettent parfois d’une génération à l’autre ?  

Les violences intrafamiliales relèvent rarement d’une cause unique. Elles résultent plutôt d’un ensemble de dynamiques qui se renforcent mutuellement, à l’échelle micro des relations individuelles et familiales, méso des entourages, réseaux et institutions, et macro des normes sociales, conditions socio-économiques et cadres culturels. Les sciences comportementales apportent alors une lecture précieuse des mécanismes qui ancrent certains comportements, freinent le changement ou, au contraire, peuvent le rendre possible. 

Les éléments de terrain auprès d’acteurs concernés par les violences intrafamiliales (professionnels, institutions, accompagnants), mis en perspective avec les apports des sciences comportementales, ont permis d’identifier des mécanismes récurrents utiles à l’action publique pour nous à la Réunion (et certainement au-delà). 

Pourquoi les changements bloquent?

Le coût perçu de l’action

Quitter une relation violente, signaler des faits ou engager une procédure peut sembler souhaitable, mais peut être extrêmement coûteux en pratique: peur des représailles, perte du logement, incertitude financière, impact sur les enfants ou isolement social.

Lorsqu’une personne compare inconsciemment le coût du changement avec ceux du statu quo, l’inaction peut apparaître comme l’option la plus simple.

Le coût n'est pas seulement économique, il est aussi émotionnel, social, psychologique et symbolique. Cela permet de comprendre pourquoi les violences concernent toutes les catégories sociales : les obstacles à l’action prennent simplement des formes différentes selon les situations. 

Nos observations de terrain suggèrent que le recours aux dispositifs d’aide peut lui-même être par cette logique d'évaluation cognitive. La peur du signalement, la méfiance envers les institutions parfois héritées de l’histoire post-coloniale du territoire peuvent influencer par anticipation les décisions. Chez l'enfant, dénoncer des violences à un autre parent, voire à un autre membre de la famille ou encore un autre adulte (à l'école par exemple) peut être bloqué par la peur des conséquences ("je vais créer des problèmes à papa", "on va me retirer de ma famille") mais aussi un conflit de loyauté et fidélité ("je vais trahir la confiance de papi", "maman m'avait dit de garder le secret"). Dans cette situation, l'enfant évaluera potentiellement qu'il a "plus à perdre qu'à gagner".

L’incapacité d’agir, entre dynamiques relationnelles apprises et désensibilisation progressive

Face aux situations de tensions croissantes, de contrôles accrus et de passage à l’acte violent, certaines victimes développent progressivement des stratégies d’adaptation : éviter les conflits, se taire, céder, minimiser apparaissent comme des réponses fréquentes dans les situations de violences.

Ces réponses peuvent être des stratégies de survie efficaces à court terme, mais elles finissent parfois par entretenir un sentiment d’impuissance. En effet, dans ce contexte, la personne victime intègre l’idée qu’aucun changement n’est possible et ainsi peut perdre progressivement sa capacité perçue à agir. "Je ne peux rien faire".

Aussi, l’exposition répétée à la violence peut produire une désensibilisation progressive :

la réaction émotionnelle initiale diminue ;

l’indignation s’atténue ;

certains comportements deviennent “habituels” ;

la gravité des faits est relativisée.

Par ailleurs, le trauma, l’anxiété chronique ou l’épuisement psychique réduisent souvent les capacités cognitives et ainsi les capacités à planifier ou anticiper. 

Le poids des normes sociales, du silence et l’envie d’agir 

Les retours d’acteurs de terrain mettent également en évidence le poids des normes sociales… 

Les normes peuvent impacter la motivation à agir, la violence se maintient aussi parfois parce qu’elle est banalisée ou minimisée - “un parent doit se faire respecter” ;“ce n’est pas si grave”.

Dans le contexte de forte proximité sociale, territoriale et d’insularité, la peur du regard des autres, de la rumeur – de ladilafé – ou de la stigmatisation peut accentuer cette évaluation de la situation et la volonté d’agir. Aussi, ce contexte peut renforcer les dynamiques familiales: la peur de la séparation ou la volonté de protéger les proches peuvent également susciter des réactions émotionnelles fortes bloquantes.

Le poids des communautés et des pratiques magico-religieuses est questionné car ils peuvent encourager ou minimiser des pratiques éducatives violentes pour endurcir le caractère face aux épreuves de la vie. Aussi, ils peuvent entretenir une culture du silence. En renforçant des normes symboliques de domination au sein de la famille, visant à faire respecter un “ordre familial” et des valeurs morales, elles peuvent décourager le recours aux autorités et aux dispositifs d’aide. 

Pourquoi la violence se maintient ou se reproduit ? 

Renforcement comportemental

Du côté de l’auteur, les comportements violents peuvent également être renforcés lorsqu’ils produisent des effets immédiats : obtenir le silence ; reprendre le contrôle ; faire céder l’autre. Ce qui “fonctionne” à court terme tend alors à se répéter.

L’alcool, tout comme les addictions en général, peut apparaître comme un amplificateur à ce niveau. En effet, les alcoolodépendants ont une capacité réduite à gérer leurs émotions, leurs impulsions et leurs comportements amène à banalisation des comportements violents. Lorsqu’il s’ajoute à des troubles psychiques, à un trauma ou à d’autres fragilités psycho-émotionnelles, il peut contribuer à entretenir un cercle vicieux. Dans de nombreuses situations observées, la question de la santé mentale apparaît sous-jacente aux situations de violences intrafamiliales. Or le déficit des professionnels de santé et la difficulté d’accès aux soins ne permettent pas le diagnostic précoce des troubles psychologiques et leur prise en charge, aussi bien chez les parents que les marmailles.

Reproduction silencieuse - apprentissage social

Les sciences comportementales rappellent également que la violence peut s’apprendre.

Les enfants exposés à des environnements violents n’apprennent pas seulement que la violence existe. Ils peuvent intérioriser des modèles relationnels : domination, soumission, banalisation des coups ou humiliations. La violence cesse alors d’apparaître comme exceptionnelle et augmente alors le risque de reproduction ou de tolérance à la violence à l’âge adulte.

Changement comportemental : quels leviers ? 

Les sciences comportementales proposent un cadre utile : le modèle COM-B, selon lequel un changement de comportement a davantage de chances d’apparaître lorsque trois conditions sont réunies : 

Capability : la capacité d’agir ;

Opportunity : l’opportunité d’agir ;

Motivation : la motivation à agir.

Appliqué aux constats issus de notre terrain d’étude, ce modèle met en évidence la nécessité :

d’agir sur les capacités psychologiques qui semblent fragilisées par la restauration des ressources psychologiques et pratiques nécessaires (résilience des marmailles qui ont été victimes)

et

de créer des opportunités, aujourd’hui souvent altérées par une accessibilité insuffisante : éloignement des services, difficultés de mobilité, isolement géographique, faible anonymat dans certains territoires, contraintes matérielles, absence de solution de logement, complexité institutionnelle, manque de soutien social ou peur du regard des autres 

et

soutenir la motivation qui semble diminuée par la peur des représailles, la honte, la culpabilité, la loyauté familiale, l’attachement à l’auteur, la perte de confiance en soi, ainsi que par le sentiment qu’aucune issue réelle n’est possible.